CHAPITRE QUINZE

Le second article des Amphigourismes gastrophiles de Qwilleran, dans l’édition du mardi du Daily Fluxion traitait de la virtuosité culinaire de Robert Maus, membre important de la firme Teahandle, Hansblow, Burris, Maus et Castel.

L'article était écrit avec esprit et Qwilleran accepta les félicitations de ses confrères en allant au bureau ouvrir son courrier.

« Comment avez-vous obtenu cette sinécure ? lui demanda-t-on au Club de la Presse. Combien de kilos espérez-vous gagner à ce nouveau poste ? Voulez-vous dire que le Fluxion paie la note ? Le contrôleur des impôts va en avoir une attaque ! »

Il passa la journée au bureau à écrire un article sur les théories ingénieuses de Max Sorrel.

— Si vous voulez mettre à l’épreuve la sincérité d’un homme, avait dit Max, servez-lui une tasse de mauvais café. S’il le trouve bon, méfiez-vous de lui.

Il fut interrompu dans son travail par des appels téléphoniques : de la Cie d’électricité, protestant contre la préférence nettement affirmée de Maus pour l’utilisation d’une cuisinière à gaz ; de l’industrie de l’aluminium, protestant contre l’antipathie du même Maus contre la cuisson des pommes de terres dans du papier d’aluminium ; des fournisseurs de Ketchup, de l’industrie du fromage, des produits surgelés dont l’emploi faisait hausser les épaules d’un Maus désabusé.

L’un des appels les plus furieux vint de Teahandle, l’un des associés de Maus dans sa firme.

— Robert Maus vous a-t-il autorisé à faire paraître cette chronique ? demanda-t-il.

— Il n’a pas lu l’article terminé, dit Qwilleran, mais il a accepté d’être interviewé.

— Peuh ! Vous rendez-vous compte que l’un de nos principaux clients est fabricant de cuisinières électriques ?

— De toute façon, Maus est libre d’avoir son opinion sur la question, n’est-ce pas ?

— Mais vous n’avez pas à l’imprimer dans vos colonnes. Je discuterai de cette affaire avec Maus, dès son retour.

Entre les plaintes et les compliments dont sa chronique était l’objet, Qwilleran parvint à donner lui-même quelques coups de téléphone. Ce matin, Koko avait écrit la lettre Z sur la machine à écrire et par association d’idées, le journaliste avait pensé à Zoé Lambreth, cette jeune artiste peintre qu’il avait connue brièvement, mais de façon inoubliable, à son arrivée en ville. Il lut à Zoé une liste de noms d’artistes qu’il avait ici recopiés sur un vieux journal relatant le scandale survenu à la poterie.

— L’un de ces artistes est-il encore ici ? demanda-t-il.

— Certains sont morts, dit Zoé de sa voix mélodieuse qui l’avait toujours séduit. Herb Stock s’est retiré en Californie, Inga Berry est professeur à la section céramique de l’École Penniman. Bill Bacon est président du club le Pinceau et le Burin.

— Inga Berry, dites-vous ? J’aimerais l’interviewer.

— J’espère que vous n’allez pas ressortir ce vieux scandale, dit la jeune femme. Inga refuse d’en parler. Tous ces anciens « artistes bohèmes » mentionnés dans les journaux sont finalement devenus des membres importants de la communauté artistique et, pourtant, ils sont encore harcelés par les reporters. Je ne comprendrai jamais les journalistes.

Qwilleran téléphona aussitôt à Inga Berry en choisissant soigneusement ses mots. Elle répondit sur un ton aimable, mais dès qu’il se présenta comme chroniqueur du Daily Fluxion, ses manières se refroidirent.

— Que voulez-vous exactement ?

Il s’exprima de sa voix la plus charmeuse : Est-il vrai, miss Berry, que l’art de la céramique est considéré comme celui qui résiste le mieux au temps ?

— Eh bien… oui, dit-elle, désarmée de surprise, le bois s’effrite, le métal se corrode, mais des exemplaires de poteries ont survécu des milliers d’années.

Je crois comprendre que la poterie connaît une renaissance qui pourrait, dans les prochaines années, éclipser la vogue de la peinture et de la sculpture, comme forme d’art.

— Eh bien ! je ne sais… oui, peut-être, dit miss Berry, flattée par cette perspective, mais ne me citez pas ou j’aurai tous les peintres et les sculpteurs à mes trousses !

— J’aimerais discuter ce sujet avec vous, miss Berry. J’ai un jeune ami – un de vos étudiants – qui m’a fait une description saisissante de votre contribution à l’art de la céramique.

— Oh ! vraiment ? Un de mes élèves, dites-vous ?

— Connaissez-vous William Vitello ?

— Il n’est pas dans ma classe, mais oui, je le connais. Il serait difficile de l’ignorer, ajouta-t-elle, en riant.

— L’avez-vous vu au cours ces deux derniers jours ?

— Je ne le crois pas. Nous n’avons pas enregistré de catastrophe majeure à l’atelier, il doit donc être absent.

— À propos, miss Berry, est-il habituel d’utiliser du plomb dans la composition du vernis ?

— Certes, oui. Le plomb permet au pigment d’adhérer à l’argile.

— Ne peut-il être cause d’empoisonnement ?

— De saturnisme ? Nous prenons des précautions, naturellement. Aimeriez-vous visiter l’atelier, Mr… Mr…

— Qwilleran, écrit QW. C’est fort aimable à vous, miss Berry. J’éprouve une grande curiosité pour la céramique. Est-il exact que l’argile commence à dégager une odeur en mûrissant ?

— Oui, tout à fait. Plus vous la gardez, plus vous obtenez de l’élasticité. En fait, c’est le résultat de la décomposition.

Au cours de cette conversation, la téléphoniste signala à deux reprises à Qwilleran qu’il y avait un appel pour lui. Il secoua la tête en refusant d’interrompre la communication. Il reprit :

— J’ai loué un appartement dans l’ancienne poterie de Rover Road. C’est un endroit fascinant. Connaissez-vous la maison ?

Il y eut un silence, puis une voix glacée demanda :

— Vous n’allez pas rappeler le sujet de Mortimer Melton, j’espère ?

— Qui est-ce ? demanda innocemment Qwilleran.

— Peu importe. N’en parlons plus.

— Je voulais vous dire que mon appartement a un voyant qui permet de regarder le séchoir et ma curiosité a été éveillée. À quoi cela peut-il servir ?

Il y eut un nouveau silence.

— Quel appartement habitez-vous ?

— Le N°6.

— C’était celui de Mr Penniman.

— J’ignorais qu’il fût artiste. Je croyais qu’il était financier.

— Il patronnait les arts en mécène et son atelier était une sorte de…

— Pied-à-terre ? suggéra Qwilleran.

— Voyez-vous, j’ai moi-même travaillé dans la poterie Penniman, à mes débuts, confia miss Berry.

Qwilleran exprima sa surprise devant cette coïncidence, puis il lui demanda si elle avait l’intention d’assister au vernissage de l’exposition Graham.

— Je n’y avais pas songé, mais…

— Pourquoi ne viendriez-vous pas, miss Berry ? Je m’engage personnellement à veiller à ce que votre coupe de champagne reste pleine.

— Je viendrai peut-être, je n’aime pas perdre du temps à ce genre de réunion mondaine, mais vous semblez un jeune homme intéressant. Votre enthousiasme est rafraîchissant.

— Comment vous reconnaîtrai-je, miss Berry ?

— Oh ! vous n’aurez aucun mal. J’ai des cheveux gris, une frange, je boite un peu et naturellement j’ai de l’argile sous les ongles.

Satisfait de sa faculté de persuasion, Qwilleran raccrocha et termina avec brio l’article sur Max Sorrel. Il porta la copie à Riker et quittait le bureau d’un pas élastique, quand le téléphone sonna. Une voix d’homme dit :

— Vous écrivez des articles sur les restaurants, pas vrai ?

— Oui, j’écris une chronique gastronomique.

— C’est juste pour vous donner un petit conseil. Laissez le Golden Lamb Chop de côté. Vous pigez ?

— Pour quelle raison ?

— Nous ne voulons pas de publicité dans les journaux sur ce fumier. Vous pigez ?

— Êtes-vous en relations avec le restaurant, monsieur ?

— Je vous dis seulement de laisser tomber ou bien vous perdrez beaucoup de publicité dans votre torchon. Vous pigez ?

Il y eut un déclic.

Qwilleran fit part de cet appel à Riker.

— On dirait un de ces mauvais garçons dans les vieux films de gangsters. Mais aujourd’hui ils ne menacent plus de faire sauter la baraque. Ils menacent de retirer la publicité. Savez-vous s’il existe un syndicat qui cherche la ruine de Sorrel ?

— Hum ! je vais contrôler ça avec le patron, dit Riker, avec un soupir irrité. Nous avons votre article sur les fromages pour demain, puis celui sur le Marché des Fermiers. Nous ne pouvons laisser passer ce que vous avez écrit sur le Vieux Caboulot. « Crevettes embaumées, délicieux cure-dents », avez-vous perdu l’esprit ? Au fait qu’avez-vous ensuite ?

— Les Gras-Amicaux. C’est une association. J’y vais, ce soir.

— Aucune nouvelle de Joy ?

— Pas un mot. Mais j’ai une piste. Si je peux découvrir un biais…

Qwilleran retrouva Hixie Rice au centre du Memorial Duxburry. Elle était curieusement inélégante, en dépit d’une perruque frisottée et d’un ensemble trop collant à pois, orange et blanc.

— Est-ce que j’ai l’air bizarre ? demanda Hixie, j’ai perdu mes faux cils. Je suis une perdante, je vous l’ai dit, sauf sur la balance de la salle de bains ! C’est la vie !

Le dîner des Gras-Amicaux – les seize tonnes qu’ils représentaient – avait lieu dans une salle de réunion publique, au centre de l’établissement, connu pour la médiocrité de sa cuisine.

Il y eut un bref sermon sur la réflexion de l’amaigrissement. Les champions de ceux qui avaient perdu du poids furent annoncés et aussi quelques rechutes – parmi lesquelles figurait Hixie – qui confessèrent publiquement leurs péchés. Puis un cocktail au jus de chou fut servi, suivi d’un léger repas.

— Ah ! encore un potage basses calories, s’écria Hixie, en feignant l’extase. Cette semaine, ils se sont contentés de jeter un bouillon cube dans de l’eau chaude. Et un « toast Melba », le meilleur que j’aie goûté depuis que j’étais enfant à White Pigeon, dans le Michigan et que je dévorais les bardeaux du toit de la grange ! Croyez-vous que ce soit vraiment un hamburger ? demanda-t-elle à Qwilleran, quand arriva le plat principal. Je pense que ce sont des grains de raisin assemblés avec de la glu. N’aimez-vous pas les choux de Bruxelles ? Ils ont un goût de… papier-mâché ! Mais, attendez d’avoir goûté le dessert ! Ils le préparent avec du goudron, du phosphate de sodium, de la gomme végétale et un parfum artificiel. Et voilà !

En rentrant à la maison, Hixie déclara :

— Honnêtement, la vie est injuste. Pourquoi ne suis-je pas née avec une silhouette divine, au lieu d’une brillante intelligence et un visage ravissant ? Je ne trouve pas de mari parce que je suis grosse et je reste grosse parce que je ne trouve pas de mari.

— Ce qu’il vous faudrait, c’est une occupation qui vous passionne.

— J’ai une occupation qui me passionne : manger, dit-elle, sur le ton facétieux qui lui était habituel.

Mais en gravissant l’escalier de Maus Haus, la jeune fille éclata brusquement en sanglots et se prit le visage entre les mains.

— Hixie ! qu’y-a-t-il ? demanda Qwilleran.

Elle secoua la tête en laissant couler ses larmes. Il lui prit le bras et l’obligea à monter :

— Venez chez moi, je vous offre un verre.

La sympathie qu’exprimait sa voix eut pour résultat de faire redoubler les pleurs de la jeune fille, mais elle se laissa docilement conduire. Koko parut alarmé en la voyant. Il n’avait jamais vu pleurer personne.

Qwilleran la fit asseoir dans le grand fauteuil, lui tendit un paquet de mouchoirs, alluma une cigarette qu’il lui offrit et lui versa une large mesure de whisky sur deux cubes de glace.

— Alors, quelle est la raison de ce gros chagrin ?

— Oh ! Qwill, je me sens si malheureuse !

Il attendit patiemment.

— Je ne cherche pas un millionnaire, ni une star de cinéma. Tout ce que je désire pour mari est un homme ordinaire, avec un peu d’esprit et un petit talent. Pas nécessairement les deux. Mais croyez-vous que je rencontre jamais ce genre de type ?

Elle énuméra la liste décourageante de ses échecs. Il avait déjà entendu cette même histoire. Des femmes se confiaient volontiers à lui.

— Quel âge avez-vous, Hixie ?

— Vingt-quatre ans.

— Vous avez le temps.

Elle secoua la tête :

— Non, je ne crois pas que je plairai jamais à ce genre d’homme. Je ne suis pas une coureuse, mais j’attire les hommes qui cherchent une aventure et rien d’autre. Je désire que l’on me passe la bague au doigt, avoir un foyer, des enfants, toutes ces choses démodées.

Qwilleran regarda la robe trop courte, trop collante, trop voyante et se demanda comment exprimer un conseil. Peut-être que Rosemary pourrait la prendre en main.

— Puis-je avoir un autre verre ? demanda-t-elle. Pourquoi ce chat me fixe-t-il ainsi ?

— Il se sent concerné. Il sait quand quelqu’un n’est pas heureux.

— D’habitude je ne me laisse pas aller, mais je viens de vivre une expérience traumatisante. Puis-je vous raconter les vilains détails ? Vous êtes si compréhensif !

Qwilleran hocha la tête.

— Je viens de mettre fin à une liaison avec un homme marié.

Elle fit une pause pour observer la réaction de Qwilleran, mais celui-ci allumait sa pipe. Elle reprit :

— Nous n’avons pu arriver à nous entendre. Il voulait que je parte avec lui, mais j’ai refusé de le suivre s’il ne m’épousait pas. Suis-je idiote ?

— Vous êtes d’un conventionnel surprenant.

— Mais c’est toujours la même histoire. Il n’est pas disposé à divorcer. Il remet toujours la question… Hum ! ce scotch est bon, pourquoi ne buvez-vous pas, Qwill ?

— Trop jeune.

Hixie ne l’écoutait pas. Elle était absorbée par ses propres problèmes.

— Nous avions fait des projets. Nous devions aller vivre à Paris. J’ai même commencé à étudier le français et Dan a annoncé…

Elle se mordit les lèvres en jetant un regard de panique à Qwilleran.

— Bon. Eh bien, maintenant vous savez tout, dit-elle. Je ne voulais pas le dire… Pour l’amour du ciel, ne…

— Inutile de vous inquiéter, je ne…

— Il ne faut pas que Robert Maus découvre le pot aux roses. Il en aurait une attaque. Vous le connaissez, avec sa fichue respectabilité ! Il est si droit lui-même…

Elle s’interrompit pour ravaler son chagrin.

— Et Joy était une de vos amies, dit-elle. J’ai vraiment mis les pieds dans le plat, cette fois. Promettez-moi… Votre whisky était trop fort… Je n’ai pas dormi depuis cinq jours… Je suis si fatiguée…

— Le scotch vous fera dormir. Voulez-vous que je vous raccompagne chez vous ?

Elle ne tenait pas bien sur ses jambes et il l’escorta en la tenant par le bras jusqu’à son appartement, juste au moment où miss Roop rentrait de son travail. Elle leur jeta un regard sévère.

En revenant chez lui, il trouva Koko occupé à faire ses griffes sur un tableau.

— Là je vois toute ta coquinerie ! cria Qwilleran.

Il alla décrocher le tableau Art nouveau et regarda par le voyant. Il aperçut Dan occupé à enfoncer un paquet de chiffons dans l’un des fours. Puis il le vit soulever le voyant du four et noter quelque chose sur un registre. Ensuite il remonta un réveil et s’allongea sur le divan. Qwilleran se détourna lentement. Il avait reconnu les chiffons.